La voie du milieu | Lionel Rinquet

Beiträge

La voie du milieu | Lionel Rinquet

Entre la voie qui invite à formater l’enseignement dans une optique de décroissance et celle qui incite les jeunes à assurer leur statut et prospérité, l’auteur prône pour une voie intermédiaire qui s’appuie sur deux piliers : la création d’ateliers interdisciplinaires et la formation des propres enseignants.

 

Texte: Lionel Rinquet, professeur HES associé à HEPIA, HES-SO Genève et vice-président de la SIA Vaud / Dossier: Inéduquation 

Il conviendrait d’exiger une patente de guide de montagne pour enseigner l’architecture, tant l’exercice tend à l’équilibrisme.
D’un côté, la professeure Malterre-Barthes (EPFL) prône un moratoire sur les nouvelles constructions, en neufs points, parmi lesquels « Réformer l’Université ». Autrement dit, repenser totalement la formation dans une optique résolument décroissante, afin de ne pas saborder lamentablement une transition environnementale déjà mal partie, et sans laquelle un effondrement planétaire est programmé.

De l’autre côté, le « marché » se plaint que les jeunes architectes ne disposent pas des compétences suffisantes (BIM, gestion de projet, normes et règlements, techniques constructives, etc.) pour assurer la direction des projets et des chantiers indispensables pour répondre à la croissance démographique et aux besoins de l’économie. N’oublions pas qu’en majorité les étudiant·es attendent de leur diplôme qu’il ouvre les portes dudit « marché » et leur assure un minimum d’employabilité. Autrement dit, il faudrait ancrer la formation dans le concret, et laisser les angoisses métaphysiques à d’autres.

Entre former des intellectuel·les-militant·es prêchant la bonne parole dans ce qui s’apparentera de plus en plus à un désert, et laissant le champ libre aux entreprises générales, aux promoteurs, voire à l’intelligence artificielle, ou former des tâcherons formatés à bétonner sans conscience, la ligne de crête est étroite. Mais comme sur toute arrête, il n’y a qu’un seul chemin, sans doute peu vendeur, pour ne pas tomber ni dans l’abîme de gauche, ni dans le précipice de droite : la voie du milieu.

Les étudiant·es que nous accompagnons aujourd’hui seront aux manettes dans 30 ans. Il est évident que nous devons questionner les acquis, faire évoluer les plans d’études vers des pratiques plus durables, former (et non endoctriner) des intellectuel·les libres et conscient·es de leur responsabilité d’infléchir le cours des choses et de guider un tournant environnemental à peine amorcé. Pour autant il est essentiel qu’ils et elles gardent prise sur le réel, qu’ils et elles soient capables, en bon·nes généralistes de maîtriser l’intégralité du cycle du projet, de l’étude de faisabilité au décompte final, pour contribuer à construire le meilleur des mondes possibles. Il n’y aura jamais de moratoire pour cela.
Voilà pour le « quoi ». Reste à définir le « qui » et le « comment ».

L’architecture s’inscrit dans le temps long. Elle doit se méfier des modes. Pour l’enseigner en suivant la voie du milieu il faut du recul, de la bouteille. Dans la haute école où j’enseigne, la moyenne d’âge des enseignant·es doit avoisiner les 50 ans, au bas mot, et la grande majorité sont des praticien·nes. Le recul, la bouteille, on coche la case. Mais le tournant environnemental va plus vite que le renouvellement des générations. Il est illusoire d’espérer des écoles qu’elles soient à l’avant-garde de ce tournant si leurs professeur·es en sont à l’arrière-garde.

La plupart sont bien entendu conscient·es des nécessités du temps présent et futur, mais parfois désarmés, car les notions de transition, durabilité, circularité, épuisement des ressources, changement climatique, bilan environnemental, etc. étaient à des années-lumière de figurer au programme du Poly ou du Tech lors de leurs études.
La majorité d’entre nous les avons intégrées peu à peu, ni plus vite, ni plus lentement que le reste de la société. Il est donc dès lors primordial de former les formateur·rices. Les former aux concepts et techniques de la circularité, des matériaux bio et géo-sourcés, à une forme de retour au vernaculaire, etc. C’est un champ d’action passionnant, apte à nous (re)donner l’enthousiasme et la foi en l’avenir sans lesquels enseigner n’a aucun sens.

Pour le « comment », là aussi, la tradition du « mandarinat » chère aux grandes écoles a vécu. Nul ne peut plus prétendre avoir réponse seul aux défis d’un monde, d’une société, de techniques et de concepts qui se complexifient d’année en année. Pour produire des généralistes, l’enseignement doit passer par l’interdisciplinarité, et seul l’atelier est réellement interdisciplinaire. Apprendre par le faire, combiner les contraintes, associer les savoirs est la seule voie possible pour appréhender le métier dans toute ses dimensions. Pour cela les écoles d’architecture sont bien armées. La tradition de l’atelier y est fermement ancrée, les étudiant·es lancé·es dans le projet comme des bébés nageurs. Mais il faut aller plus loin. L’atelier et le projet doivent être un vrai lieu d’intégration de toutes les disciplines, de l’histoire de la ville aux installations techniques.

Les architectes sont par nature (un peu, beaucoup...) conservateur·rices. Faire évoluer l’enseignement sur la voie du milieu, équilibrer « bouteille » et vision, penser « équipe » plutôt que « maître », sont autant de défis que les hautes écoles doivent relever, faute de quoi l’architecte disparaîtra, et nos filières de formation seront juste bonnes à produire des technocrates ou des militants sans prise sur le réel.

Lionel Rinquet est architecte, professeur HES associé à HEPIA, HES-SO Genève et actuellement vice-président de la SIA Vaud.

Dossier : Inéduquation